Note d’intention du spectacle

« Qui a fait entrer encore dans les vers français le langage de la T.S.F. ? » s’interroge Louis Aragon dans La Rime en 1940. Comment rendre compte d’un monde qui change, d’un monde en guerre, de la patrie en danger, de la « domination de l’homme par la brute » ? Car la poésie et la rime, la rime renouvelée par le réel, apparaissent comme une planche de salut dans une époque troublée. « Jamais peut-être faire chanter les choses n’a été plus urgente et noble mission à l’homme, qu’à cette heure où il est profondément humilié, plus entièrement dégradé que jamais.» nous dit-il un peu plus loin. Et de donner les exemples de la rime enjambée et de la rime décomposée pour démultiplier les possibilités sonores et signifiantes.
Car Aragon n’est jamais loin du métier : il met les mains dans le moteur de la poésie avec l’idée qu’elle doit soigner le réel. Ou du moins nous aider à le comprendre pour que l’on agisse.
La poésie, mode d’emploi alors ? Certes mais en renouant avec la dimension épique et héroïque, mystérieuse et sacrée. La générosité du vers d’Aragon, cette capacité à donner au lecteur ce qui l’attend, avec parfois juste ce qu’il faut d’hermétisme pour perdre la censure, est une des grandes forces de son oeuvre poétique, à une époque où les nazis semblent avoir confisqué les mythes de l’ancienne Europe à des fins d’asservissement, la seconde guerre mondiale offre au poète l’opportunité de faire de nouveau entrer sur scène le chevalier, le troubadour, le magicien et le héros antique. Autrement dit le merveilleux. « Plus encore qu’en 1941, en 1942 la France toute entière ressemblait à Brocéliande. » proclame-t-il dans De l’exactitude historique en poésie. Et il convoque dans le Poème de l’été 1941 Roland de Roncevaux, Jeanne d’Arc, le soleil de Valmy et les généraux d’Empire pour défendre la France. Le matérialiste communiste se met au service de la patrie envahie et humiliée sans renier ces engagements, avec une conscience aiguë de la hiérarchie des périls. Dans sa forêt de Brocéliande, « coexistent le merveilleux païen, le merveilleux chrétien, le merveilleux antichrétien du Moyen-Âge [. . .] et le merveilleux moderne des machines et de la publicité ». Contre l’envahisseur, il faut faire feu de tout bois. Mais l’obsession du chant reste, la ligne mélodique et le bel canto, jamais loin et la langue continue, quoiqu’il arrive, de vibrer. « “Arma virumque cano.” Je chante l’homme et ses armes. . . » traduit-il librement de Virgile en préface des Yeux d’Elsa. Au travers de poèmes choisis entre 1925 et 1946, nous nous proposons de mettre en oeuvre ce programme. Des expérimentations surréalistes au chant populaire retrouvé, en passant par l’Oural, il nous a semblé intéressant de rassembler des textes qui rendent compte de l’évolution de son œuvre. Au côté de prédécesseurs illustres comme Georges Brassens, Leo Ferré ou Colette Magny, nous avons mis en musique de nouveaux textes, nous attachant à servir les qualités sonores et lyriques des vers d’Aragon. Fort de notre expérience acquise sur notre spectacle précédent consacré à Leo Ferré, nous avons ajouté une dimension électrique, des textures contemporaines aux arrangements : piano Rhodes, orgues, guitare électrique, boucles échantillonnées viennent animer la scène sonore et compléter les sonorités acoustiques plus classiques du violon ou du piano.
Marchant dans les pas d’Aragon qui avait le souci de la tradition poétique du vers français, nous nous inscrivons dans celle de la chanson française enrichie du rock, du jazz et du rap : « images et chansons actuelles et inactuelles, images et chansons qui emplirent bientôt la forêt. » Entre les chansons, quelques textes dits, viennent éclairer le contexte historique et poétique, sans toutefois que l’aspect didactique l’emporte.
« Je chante l’homme et ses armes. . . Ainsi devrait commencer toute poésie. » dit Aragon. Le parodiant, nous pourrions dire « ainsi devrait commencer tout spectacle. »

L. Mendousse